Dessine-moi un mamelon

Marie-France Rigataux

Sans aréole ni mamelon, un sein n’est pas un sein. Après un cancer qui en a entraîné l’ablation, et une fois sa rondeur retrouvée grâce à la reconstitution, la poitrine doit encore être tatouée.

Une fois la prothèse mammaire posée et le mamelon reconstruit, Rosina Fleury a pu procéder à l'intervention de pigmentation. Voici le résultat un mois après.

Une fois la prothèse mammaire posée et le mamelon reconstruit, Rosina Fleury a pu procéder à l'intervention de pigmentation. Voici le résultat un mois après. © DR

Une intervention qui permet à la femme de se réapproprier plus facilement, plus intimement, son corps transformé.

Forme très particulière du maquillage permanent, notamment à cause de la charge émotionnelle qu’elle porte, la reproduction d’une aréole, éventuellement d’un mamelon, exige un savoir-faire très particulier. Rosina Fleury, dermographe à Lausanne, est une référence en la matière, recommandée par nombre de chirurgiens romands. «Ici on ne parle plus d’esthétique mais de pathologie», relève la spécialiste qui stigmatise les soudaines vocations que suscite ce travail auprès d’esthéticiennes insuffisamment formées. «Il m’est arrivé de devoir réparer des aréoles mal faites. C’est inadmissible.»

L’intervention, d’une durée d’une heure trente environ, consiste à implanter des pigments dans le derme, dans une teinte choisie en fonction du sein sain (ou du type de peau > > si l’ablation a touché les deux seins). Comme le sein opéré n’est plus vascularisé de la même manière, la sensation lors du tatouage est qualifiée d’étrange, plutôt que de douloureuse. «La première intervention semble indolore, alors qu’au stade des retouches, il peut arriver que la femme se plaigne un peu, précise Rosina. En fait c’est qu’elle se réapproprie son sein, son corps. Mais le seuil de douleur varie d’une personne à l’autre.»

Camouflage multiple

La dermographe pigmente le mamelon reconstitué (photos ci-contre) ou le crée complètement en trompe-l’œil. Tout dépend du résultat qu’a pu obtenir le chirurgien. Un mois plus tard, la patiente revient pour les finitions. Une prestation incluse dans le prix qui, chez Rosina Fleury, revient à 920 fr. pour un sein, 1470 fr. pour les deux. Bien sûr, la couleur s’estompant avec le temps, une repigmentation est nécessaire, en général tous les cinq à dix ans. Plus les tons sont clairs, et plus vite ils s’estompent.

En dermopigmentation réparatrice on peut aussi camoufler les marques laissées par les traitements de radiothérapie. En effet, les patientes irradiées se retrouvent, parfois, avec des points de marquage indélébiles faits à l’encre de Chine, utilisée par les médecins pour les différencier des grains de beauté. Si certains d’entre eux s’atténuent fortement grâce au laser, ils peuvent aussi être camouflés par dermopigmentation. Une réserve toutefois: mieux vaut en parler avec le chirurgien, qui exige parfois que ces points indicatifs soient conservés cinq ans.

Important à savoir: les caisses maladie prennent en charge les frais liés au tatouage pour autant que cette intervention soit réalisée à l’hôpital. Depuis ce mois d’octobre 2011, le service de chirurgie plastique du CHUV à Lausanne, dirigé par le professeur Wassim Raffoul, s’est doté d’un appareil permettant de le faire. Le Dr Nathalie Koch, spécialiste en chirurgie plastique et reconstructive, est chargée de les effectuer. Formée à Marseille durant une année, la cheffe de clinique relève que cela permet de proposer aux patientes une réparation complète dans un même lieu. Quant au délai, il varie selon le type de reconstruction: «Si l’on doit faire une correction par rapport à l’autre sein afin d’obtenir une symétrie parfaite, on attendra trois mois, le temps que l’équilibre entre les seins soit obtenu. On aura ainsi la certitude que les mamelons seront à la même hauteur. Si une différence légère entre les seins ne choque pas, on n’aura pas besoin d’attendre autant.»

 

La reconstruction mammaire

Il existe différentes manières de reconstruire la poitrine une fois les traitements achevés. La technique du lambeau (recourant aux tissus de la patiente), qui consiste à refaçonner le sein à l’aide de la peau du ventre ou du dos, facilite cette reconstitution. La reconstruction à l’aide de la peau du dos convient surtout pour l’obtention d’un volume de sein petit à moyen, par contre la technique de l’abdomen (dite DIEP) permet de reconstruire des volumes plus importants. Si l’on souhaite obtenir un peu plus de volume ou une correction, on pratique le lipofilling, qui consiste à prélever de la graisse dans le ventre ou la culotte de cheval pour la réinjecter dans les seins.

Dans tous les cas, on n’usera jamais d’injections d’acide hyaluronique, par ailleurs interdites depuis peu en France.

Il est aussi possible d’utiliser une prothèse d’expansion, puis une prothèse définitive posée trois mois plus tard, pour des patientes dont le volume de sein est petit à moyen et qui n’ont pas subi de radiothérapie.

 

«J’ai opté pour le tatouage du mamelon»

Gervaise Duvoisin, 42 ans, Bevaix (NE)

Lorsqu’elle découvre, en 2005, qu’elle souffre d’une tumeur au sein, Gervaise vient de fêter ses 36 ans. «J’avais reçu un coup à la poitrine, et un hématome était apparu en même temps qu’une légère grosseur qui me faisait mal.» Même si elle est persuadée qu’à son âge il ne peut s’agir d’un cancer, au bout d’une semaine elle consulte son gynécologue qui l’envoie faire une échographie, suivie d’une biopsie. Et le verdict tombe. Il y a bien un cancer. «Ce coup m’a carrément sauvé la vie, souligne-t-elle. Comme la tumeur ne mesurait qu’un centimètre et demi et se trouvait en profondeur, il y avait peu de chance qu’on la sente à la palpation. Surtout on ne pratique pas de mammographie à la trentaine...»

La tumeur s’avère virulente. Une première opération tente d’en venir à bout, mais quinze jours plus tard, décision est prise d’enlever le sein. Suivent, quelques semaines plus tard, six mois de chimiothérapie à Neuchâtel. Tout va si vite que Gervaise n’a pas le temps de se poser trop de questions. Battante de tempérament, elle se soumet sans hésiter à tous les traitements, bien décidée à s’en sortir. Oui, elle perd ses cheveux, oui, elle est ultrafatiguée, mais c’est pour la «bonne cause». A ses côtés, un mari très présent mais discret dont elle dit aujourd’hui qu’il était beaucoup plus chamboulé qu’il ne le laissait paraître. Et ses filles qui l’obligent à parer au quotidien.

Pour la reconstruction, elle laisse passer un peu de temps. Et opte pour le CHUV, où le Dr Raffoul fait un travail remarquable. Pour que les deux seins soient identiques, Gervaise souhaite aussi se faire poser une prothèse dans l’autre sein. Pour le tatouage, c’est le spécialiste qui lui conseille de s’adresser à Rosina Fleury. Là aussi la jeune femme parle d’un résultat formidable. Mamelon en trompe-l’œil et aréole tatouée. «Son travail est incroyable. Elle trouve instinctivement la bonne couleur pour que les deux seins soient pareils.» Questionnée sur la douleur, Gervaise reconnaît que ce n’est pas très «agréable» mais la crème anesthésiante utilisée réduit sensiblement la douleur.

Suivie encore tous les quatre mois par l’oncologue, elle a un dernier souci: une capsulite rétractile au sein qui n’a pas été malade. Comme une réaction de défense de l’organisme par rapport à la prothèse. Mais Gervaise reste sereine. Et surtout, elle encourage toutes les femmes à recourir au tatouage.

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